jeudi 17 mai 2018

Alfred Courmes (réédition augmentée)


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Surnommé "l'ange du mauvais goût", le peintre Alfred Courmes (1898-1993) se passionne pour le détournement humoristique et généralement sexuel. Il emprunte une partie de ses sujets à la à l'imagerie populaire (la bicyclette est un "révélateur" de chair musclée et prélude à d'autres chevauchées) et "sensationnelle" - une manière de "cantique de la racaille": le bel Etrangleur à la casquette rose devant laquelle la victime tire la langue côtoie un Homme blessé cousin de certainDormeur célébré avec non moins d'ambiguïté par Rimbaud.
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D'autres personnages sont empruntés à la mythologie : Holopherne "perdant la tête" pour Judith, le Minotaure terrassé par Thésée (où l'homme hésite à anéantir la bête qui sommeille en lui), et surtout Oedipe - en tenue d'Adam ou de scout - face à la Sphinge - toute poitrine dehors, image de la femme dévoreuse d'hommes. Il met en scène de savoureux anachronismes, illustre des préoccupations politiques animées par un esprit plutôt virulent, et joue presque partout sur les mots ou les slogans, ayant alors valeur de rébus, et qu'il inscrit parfois à l'intérieur de la toile.







Son pinceau emprunte ainsi à l'imaginaire des musées et des églises, mais aussi à celui des journaux, des paquets de lessives, des étiquettes de camembert et des affiches, ces "tableaux" modernes qui tapissent les murs : décliné à l'envi, de dos ou de face, Saint Sébastien porte un costume de matelot et exhibe son anatomie et ses fixe-chaussettes, ailleurs il est "soigné" par une Sainte Irène à la main baladeuse qu'incarne la petite fille du Chocolat Menier (dont on reconnaît également le parapluie).

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On retrouve la fillette dans la même posture entrain de tâter les parties génitales du Rédempteur. L'évocation de Saint Antoine est prétexte à un strip tease d'un "genre" particulier tandis que la Vierge Marie est flanquée du Bébé Cadum ou du Bibendum Michelin. Si l'association d'idées entre l'Enfant Jésus et le poupon à la peau douce est assez évidente, l'irruption du héros pneumatique dans une toile ayant pour thème l'Annonciation l'est peut être moins de prime abord.



















Et pourtant tout dans la composition du tableau, intitulé La Pneumatique Salutation d’Angélique, fait sens : le "souffle divin" (pneuma en grec) y est matérialisé par un pneu géant, l'effigie publicitaire de Michelin prêtant ses traits à l'Archange Gabriel. La Vierge est incarnée par une pin-up impassible... Derrière sa tête, les pages du Livre d'Isaïe sont... blanches, attendant d'être écrites, l'ensemble étant une publicité non pour Schweeps, mais pour Ave Maria, une autre boisson gazeuse. Bref : l'artiste considère l'histoire de la naissance miraculeuse du Christ comme « gonflante ».



Apparaît également dans ce décorum la figure de Saint Roch touché par la peste, à moins qu'il s'agisse chez Courmes d'une maladie vénérienne. Cette représentation symbolique devient alors le corollaire d'une autre toile intitulée Ulysse ou - et c'est là où nous voulons en venir - J'ai mal occu... j'ai mal occupé ma jeunesse. On retrouve la sphinge mangeuse d'hommes, comme l'oiseau-rebelle-sirène-roucouleuse distrayant sur une plage (où rôdent de vieuxmessieursbien élégants) un adolescent en culottes courtes...
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Le canal saint-Martin, 1940.
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La cène


 une obsession récurrente, le "charitable" lavement de pieds; si seulement il en avait



 nativité à l'escalier où je pense voir un Christ à la colonne contrairement à tous les St Sébastiens que tout le monde pense retrouver 


Le toucher

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4 commentaires:

  1. J’avais été très surprise en 77 de retrouver Courmes dans l’exposition "Mythologies quotidiennes", avec tous les jeunes peintres figuratifs d’avant-garde : Fromanger, Erro, Pignon-Ernest, Cueco, Aillaud, etc ... Il était là je crois le seul peintre de la génération précédente. D’ailleurs le seul que je connaissais déjà à l’époque ; j’appréciais son talent facétieux, pour moi assez proche de l’esprit surréaliste mais en moins prétentieux . Là curieusement, c’est son côté moderne, finalement proche du pop art qui était révélé par ce choix de la jeune génération.
    Je viens de revoir le catalogue, 3 toiles étaient exposées : "Le Mythe d’Andromède-Elle ne sera pas délivrée-Pourquoi ?" 1965, puis "Ave Maria" 1968, et enfin une superbe toile qu’il venait de réaliser : "Image militaire : Escadron d’amazones au repos" 1976 .
    Depuis, je ne me souviens pas de l’avoir vu souvent exposé .Sinon à l’exposition "Masculin, masculin..." à Orsay, un St Sébastien. Et plus récemment à La Piscine de Roubaix, une grande peinture un peu plus sage, pourtant intitulée "Le Toucher". C’était une commande monumentale de la manufacture de Sèvres pour son pavillon de l’exposition de 37 :
    https://www.photo.rmn.fr/archive/11-525203-2C6NU0MIX0AD.html
    Je m’étonne qu’un peintre aussi peu orthodoxe ait eu finalement plusieurs commandes officielles, dont une en 38 à l’initiative du ministre de l’éducation nationale, pour une décoration murale de la salle à manger de l’ambassade de France à Ottawa, sur le thème de "La France heureuse" ... Et surtout qu’il ait fini à plus de 90 ans Chevalier de la Légion d’Honneur !

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    1. Merci pour le lien vers le toucher. Agrandissez la peinture vous verrez qu'elle n'est pas sage du tout et porte bien son titre.

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  2. Je n'ai pas vu l'expo en 77 dont vous me parlez ni vu le catalogue ni malheureusement celle de la piscine de Roubais, musée que je ne connais pas en revanche je me souviens très bien du tableau de Courmes à Masculin masculin que j'ai du d'ailleurs photographier.
    Dans l'expo de 77, je ne vois pas quel lien on peut tisser entre les peintres que vous citez (si j'en ai l'occasion je demanderais à Fromanger ce qu'il en pense) et Courmes que j'ai un peu de mal également à situer parmi les surréalistes. Je ne le vois pas adoubé par le sectaire et obtus breton. Le seul peintre avec lequel je lui trouve des accointances est Clovis Trouille qui doit (ou devait) se trouver sur le blog.
    Parfois les officiels ont des bouffées d'audace ce qui explique les commandes d'état à Courmes.

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    1. Vous avez raison, en agrandissant "Le Toucher" ou simplement en regardant mieux les photos que j’avais pu faire à La Piscine, j’ai vu que ce Courmes n’était pas si sage ! Il est même allé aussi loin que possible pour cette commande "tout public", tout en étant plus allusif forcément que dans ses peintures habituelles.
      Je situe Courmes comme parfois proche des surréalistes pour son côté sexe/psychanalyse et ses fantaisies oniriques, dans le genre de celles de Dali, ou d’Ernst avec sa "Vierge corrigeant l’enfant Jésus", mais je suis bien d’accord qu’il ne faisait pas partie du cercle officiel de Breton et Cie. Il a par contre exposé avec les surréalistes belges : Magritte, Delvaux, et "son ami Clovis Trouille" ( je suis d’autant plus d’accord avec vous pour leur trouver des accointances que je les ai longtemps confondus tous les deux ).
      Avant l’expo de 77, il y a eu celle de 72 : « Douze ans d’art contemporain » au Grand Palais, avec un groupe de jeunes peintres le reconnaissant paraît-il comme précurseur. Je pense que c’est son utilisation de l’image publicitaire et de l’image triviale, qui en a fait un précurseur des pop-artistes français pour cette nouvelle génération. Dans le catalogue de "Mythologies Quotidiennes" en 77 il est écrit : «  il faut insister sur le rôle très particulier de cet artiste dans l’art contemporain. Marginal à bien des égards dans la mesure où il échappe à la mode, il est cependant tenu pour un maître par un grand nombre de jeunes artistes de l’avant-garde figurative et, j’y reviens, le canal Saint-Martin qu’il a célébré est devenu de ce fait, pour les amateurs d’art, un lieu mythique. On peut même à bon endroit se demander si l’intérêt "promotionnel" qu’y s’y attache n’est pas une conséquence de l’oeuvre même de Courmes ... »

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