jeudi 12 avril 2018

La mort de Staline d'Armando Iannucci



Le modèle cinématographique de « La mort de Staline » d'Armando Iannucci, qui nous raconte l'implacable bataille entre les membres du politburo pour la succession du chef, est clairement « To be or not to be » d'Ernst Lubitsch. Son ambition est donc de faire rire au dépend d'un tyran sanguinaire. Avec la différence considérable entre les deux oeuvres qui est que lorsque Lubitsh sort son film, le dit tyran, Hitler, sévissait toujours, alors que Staline est hors d'état de nuire depuis 65 ans... Il aurait été plus pertinent et plus courageux de faire un film sur la cour de Poutine qui doit être aussi veule et tarée que celle qui entourait le petit père des peuples. Poutine, sans surprise a interdit le film en Russie...



Mais Iannucci a choisi de raconter les quelques heures qui suivent la mort de Staline et qui voient s'empoigner pour lui succéder les membres du politburo tous plus bêtes et sadiques les uns que les autres. L'essentiel du film est ce huit-clos entre des monstres qui ne rêvent que de s'entredévorer. Par des dialogues percutants et aussi en tordant un peu la vérité historique, par exemple il s'est passé plusieurs mois entre la mort de Staline et celle de Béria, alors que dans le film on a l'impression que quelques jours seulement séparent les deux événements, Armando Iannucci dynamise ce qui constitue la plus grande partie de ce que l'on voit à l'écran, des affrontements verbaux entre des fantoches avides de pouvoir. Habilement le réalisateur aère cette mortelle confrontation par des scènettes nous documentant sur différents aspects de cette Russie dont le peuple est à plat ventre devant ses seigneurs et maitres et d'abord devant Staline. Dès la première scène le film montre que la peur irradiait toute la société et qu'elle était la base du pouvoir. Inexplicablement ce peuple martyrisé va pleurer à la mort de son bourreau. Mais que peut-on attendre d'un peuple qui a exterminé ses aristocrates et son élite (je crois me souvenir qu'il y a eu un précédent d'une telle éradication dans un autre pays...). Dans une séquence saisissante on voit cette foule de moujiks brandissant des portraits de Staline comme hier les icônes des saints. Mais n'accablons pas le peuple russe, il faut souvenir que les membres du comité central du P.C.F pleurèrent comme des madeleines en apprenant la mort de Joseph et qu'ils ne furent pas les seuls dans une France où les voix communistes représentaient le quart des suffrages et qui était passé en un clin d'oeil, en 1944, de fille ainée de l'église à fiancée énamourée de Moscou!




Armando Iannucci parsème son film d'anecdotes qui deviennent des gags. Comme celle qui fait l'ouverture du film de ce concert de musique classique qui a été rejoué une seconde fois car Staline en exigeait un enregistrement, ce qui n’avait pas été prévu !  Elles sont vraies ces histoires mais si absurdes qu'on peine à y croire et pourtant Staline aimait bien regarder des westerns en particulier ceux de John Ford, Beria avait bien la marotte de glisser des tomates dans les poches des gens, le fils de Staline, Vassili, a vraiment caché être responsable d'un crash qui a causé la mort de l'équipe de hockey et a remplacé tous les joueurs, sans rien dire pour échapper à la disgrâce... 
Si l'on rit moins dans cette Mort de Staline, qui hésite entre le film historique et la comédie, que devant « To be or not to be », le chef d'oeuvre de Lubitsch, c'est peut être parce que l'on est effaré devant la grossièreté, l'indigence culturelle et intellectuelle., le cynisme et, pour la plupart d'entre eux, la bêtise de ces hommes qui se livrent une bataille à mort pour diriger ce que l'on considérait alors (à tort à mon avis) comme la deuxième puissance du monde après les Etat-Unis. La Russie m'a toujours paru et me paraît encore « un tigre de papier », certes malfaisant.



Faisons la revue de ces apparatchiks sanguinaires qui se veulent vizir à la place du vizir: Il y a Molotov (Michael Palin, l'ancien Monty Python), le ministre des affaires étrangères, d'une veulerie exemplaire, Malenkov (Jeffrey Tambor) qui sera l'éphémère successeur de Staline, une marionnette d'une bêtise et d'un aveuglement exemplaire, le maréchal Joukov (Jason Isaacs un spécialiste des méchants), le chef des armées soviétiques, un matamore obtus et brutal, Nikita Khrouchtchev (Steve Buscemi) matois et prudent qui finira par emporter le morceau, et surtout Béria le maitre de la police politique, un sadique psychopathe mais sans contexte le plus intelligent de la sinistre bande. Si l'on considère que plus le méchant d'un film est réussi meilleur est le film, alors « La mort de Staline » est excellent et cela grâce surtout à l'acteur qui incarne Béria, Simon Russell Beale encore plus extraordinaire que ses compères qui pourtant sont tous parfaits. Est ce parce que Simon Russell Beale est un grand acteur shakespearien qu'avec sa présence la comédie flirte avec la tragédie? Il faut ajouter à ce panorama, les enfants de Staline ( Adrian Mcloughlin ), tout à fait dégénérés, sa fille Svetlana (Andrea Riseborough) qui plus tard écrira des mémoires qui feront grand bruit et surtout son fils (Rupert Friend) un alcoolique à demi fou, excité de la gâchette qui par sa présence tire le film du coté des Marx Brothers. Il reste que pour des vieux bonzes comme moi qui ont encore en mémoire les figures avenantes du petit père des peuples et de Nikita la godasse, il faut un petit temps d'adaptation (comme pour la langue anglaise pour un sujet aussi russe) tant les acteurs, tous formidables, je le répète, ressemblent assez peu à leurs modèles.
Le problème du film est que tout paraît incroyable tant l'absurde se marie à l'ignoble pourtant tout est presque vrai dans ce scénario adapté de la bande dessinée éponyme de Fabien Nury et Thierry Robin (que je n'ai pas lue).
Une comédie ubuesque dans laquelle les personnages, hélas historiques complotent, tremblent et torturent de la première image à la dernière. 






Anniversaire de la mort de Joseph Staline dans sa ville natale de Gori, en Géorgie, le 5 mars 2018. Ah l'âme slave...

7 commentaires:

  1. la cour pas la coure

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  2. Les habitants de Gori sont des caucasiens pas des slaves, pour quelqu'un qui sait tout, c'est raté

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    1. Mais "l’âme slave" c’est autre chose ... de plus "spirituel". L’âme slave franchit les frontières ! Si pour Boris Vian on peut bien l’avoir en étant né à Ville d’Avray, alors pourquoi pas en Géorgie, qui est un pays lié à l’empire russe depuis le début du XIXème.
      Petit hommage à Higelin ça tombe bien, chantant "l’âme slave" de Boris Vian :
      https://www.youtube.com/watch?v=tTfv8_2Kz0g

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    2. Ma légende était de l'humour au énième degré que notre anonyme n'a pas vraiment compris. Je sais très bien que les géorgiens ne sont pas des slaves (certains historiens expliquent que si Staline et Béria, tout deux géorgiens ont été aussi cruels avec les russes c'est parce que justement ils n'étaient pas russe, je trouve pour ma part cette thèse assez oiseuse). Ma petite légende était pour fustiger indirectement nos actuels russophiles qui doivent penser que les russes de Poutine sont identiques aux personnages de Tchekov alors que la Russie de la "Cerisaie" a été assassinée en 1917.

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  3. J'ai très hâte de voir '' La Mort de Staline ''. En d'autres temps, nous aurions pu disserter sur ce film mais hélas, cette période est révolue.

    Sur le même sujet, il y a '' Une exécution ordinaire '' de Marc Dugain qui traite des derniers mois de Staline mais avec davantage de sérieux. Ce film a injustement été lynché par la critique. Dommage quand on voit la qualité de la prestation d'André Dussollier !

    M.F

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    1. Le film de Dugain est très bon, je l'avais vu dès sa sortie. C'est l'adaptation de son roman "Une exécution ordinaire" ou plus exactement une adaptation partielle puisque le roman traite de deux sujets: les derniers mois de Staline et le naufrage du sous-marin nucléaire le Koursk, le problème du roman c'est que le lien entre ces deux thèmes est complètement artificiel. Il faut donc bien mieux voir le film que lire le livre, ce qui est assez rare, sauf dans quelques cas particuliers où l'auteur du roman est le scénariste du film comme c'est le cas ici. Outre Dussollier qui est formidable et très ressemblant à Staline grâce au maquillage, Edouard Baer est aussi remarquable et compose un personnage très émouvant. Une exécution ordinaire prend le parti pris inverse de la "Mort de Staline" qui dépeint l'entourage de Staline (beaucoup moins Staline lui-même) comme des monstres alors que dans "Une exécution ordinaire" Dugain fait de Staline un homme presque ordinaire, pour lequel on peut éprouver une certaine empathie, dans l'idée de la banalité du mal, concept cher à Hanna Arendt.

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  4. Vous me donnez à moi aussi envie d’aller voir cette joyeuse comédie, au formidable scénario ! Si c’est bien joué en plus, et avec la perspective de retrouver le sympathique Michel Palin en Molotov ...

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